Itinérant, le temps d’un été

Itinérant, le temps d'un été

J’étais dans le champ. Au sens propre du terme. Avec comme seuls bagages, un sac vert rempli de vêtements que je transportais. Mon berger anglais, Pooky, était toujours avec moi et nous vivions dans une tente à peine assez grande pour nous deux. J’avais 22 ans et le chômage qui me permettait de manger ici et là. Mon hygiène de vie se résumait à une douche ou un bain aux 2-3 jours, chez des gens qui me donnaient l’occasion de laver mon corps qui suait déjà sous les rayons de soleil qui commençait ses journées bien trop de bonne heure. Il faut dire que je passais mes soirées à la taverne du village à boire, à y jouer au billard, à fumer le bon tabac de musicien et à me coucher le plus tard possible, toujours dans des effluves qui me faisaient faire des rêves plutôt bizarres.

Mon chien avait accès à tous les endroits où j’allais. Ce tout petit village, au début des années ’80, était d’une beauté rare. Juché sur des falaises du St-Laurent, le majestueux, un millier de personnes y vivaient. Je m’occupais du terrain de baseball que j’avais aidé à faire construire, avec un ami, à l’aide de subventions du Ministère de la chasse et pêche et des loisirs. J’y entraînais les jeunes de 5 à 77 ans, à tous les jours de la semaine. Mon chien n’était même pas attaché à la clôture. D’ailleurs, tellement pas attaché qu’il la sautait pour venir me joindre sur le terrain au grand plaisir des tout-petits.  Je jouais aussi dans 2 ligues et je « courais » les tournois les fins de semaine, m’enivrant entre les parties. Je n’étais jamais « chaud », plutôt tiède parce que chaud et gelé à la fois… Et je retournais dormir dans ma tente, dans le champ, près d’un ruisseau avec mon berger anglais qui me servait tantôt d’oreiller, plus tard, de couvre-pied. J’étais bien malgré tout, disons que mes émotions étaient endormies sous le lot de consommation quotidienne…

Bah ! J’étais bien que je dis. Parce que je pleurais aussi, presque à tous les soirs. Mais on dirait que j’étais tellement habitué à cela, que ça faisait partie de ma vie. Si, pour être masochiste, il faut avoir du plaisir à se faire du mal, il ne manquait que ce plaisir pour que je sois un vrai maso. Je pleurais parce que je me sentais seul après les soirées passées avec un paquet de gens. Des familles, de jeunes enfants, des adultes et plus la soirée avançait, avec des gens qui me ressemblaient : des solitaires à la recherche de compagnie dans un bar où 95% des personnes étaient du même sexe que moi. La boisson était reine des lieux.

J’ai vécu dans ce champ, un été complet, après avoir été remercié de mes services de conjoint dans une relation plutôt houleuse avec une jeune femme de 19 ans qui avait un jeune garçon de 3 ans. Les consommations, encore là bien à portée de mains (je vendais du haschich) et les allées et venues des acheteurs chez moi, finissaient par me rendre triste quand je me retrouvais seul avec elle et son fils. Bien sûr, il y avait eu de bons moments. Ceux où je jouais de la musique dans les bars de la province, absent de la maison 4-5 jours par semaine. Parfois, parti pour un mois… J’ai longtemps cru que j’étais fait pour une vie de célibataire, je me sentais coincé en couple. Mais seul, il me manquait quelque chose, comme le bon dépendant affectif que j’ai longtemps été…

À l’aube de l’automne, je devins responsable des Loisirs du village et j’ai hérité de la chambre des joueurs, celle où iraient se changer les hockeyeurs l’hiver s’en venant. J’entretiendrais la patinoire extérieure et la cabane des loisirs serait mon château pour un hiver. Un grand lavabo me servait de lavoir personnel. J’ai encore en mémoire les odeurs des équipements sportifs qui flottaient dans ma chambre, la nuit venue. Des nuits qui étaient courtes, le Bar chez Rolli était ouvert pendant les 4 saisons lui…

Puis, au printemps suivant, j’ai reçu l’offre de travailler comme pompiste dans un garage. Mon chômage s’achevant, j’y trouvai là la chance de faire des sous. Travaillant à 4,25$ l’heure, j’y faisais des semaines de 64 heures, certaines heures étaient payées à temps et demi. J’ai pu m’acheter une vieille minoune qui me permettrait de me promener entre les terrains de balle de la région. Je n’avais plus Pooky avec moi. Elle était retournée vivre chez celle qui m’avait mis à la porte l’année précédente. Pooky avait eu une portée de bergers anglais pure race. J’ai gardé une femelle que j’avais baptisée Alto. Un œil bleu et un œil brun la rendaient mignonne comme tout. Je vivais maintenant dans une vraie maison, au sous-sol chez un couple qui avait un jeune garçon de 7 ans. J’avais MA douche à moi, une piscine, un 4 roues, un énorme terrain qui allait jusqu’au fleuve. Un royaume, comparé au champ et à la cabane des loisirs… 

À suivre...

 

Daniel-Nicolas Lapierre

Auteur: Daniel-Nicolas Lapierre

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