Leçon d’humilité !

Leçon d’humilité !

1973… J’avais 14 ans. Je faisais pas mal de sport, comme mon père. Au baseball, deux ans auparavant, on avait gagné les Jeux de l’Estrie. En 71, il n’y avait pas de catégorie Pee-Wee aux Jeux du Québec à Chicoutimi, sinon on les aurait gagnés, c’était certain (dans ma tête de p’tit gars de 12 ans.) Pour ajouter à mes croyances de l’époque, en 72 on était champions de l’Estrie, Bantam. Ligue dans laquelle on jouait contre Magog, Coaticook… C’est vous dire combien notre petite ville de Windsor Québec était bourrée de talent.

Quand on est adolescent, on construit notre identité. On se croit invincible. Les gens de 40 ans sont des vieux «finis»… On se fait dire : «quand tu seras plus vieux, tu comprendras», mais on ne veut rien savoir. En tout cas, moi j’étais comme ça.

Nous avons reçu un défi qui nous faisait rigoler : un match père-fils, haha ! Et c’est moi qui allais avoir l’honneur de lancer aux petits vieux finis. Des bonhommes entre 40 et 50 ans. Mon père et les pères de mes coéquipiers, les Serge Dubois, Daniel Langlois, Mike Beattie, Louis Parent, Serge Guillemette… allaient jouer contre nous. Des semaines à l’avance, je me voyais les passer, tous, dans la mitaine du receveur. Ils avaient ajouté Rolland Gauthier, président du baseball mineur, pour lancer contre nous. Ce «vieux» allait se faire frapper par nos bâtons de jeunes joueurs puissants…

Les estrades étaient bondées. Les familles étaient là pour assister à ce match qui est resté gravé dans ma mémoire, assez longtemps pour que je vous la raconte aujourd’hui. Je respire encore l’odeur de la chaux fraîchement déposée sur le terrain pour que les lignes soient bien découpées. J’entends encore mes crampons d’acier frotter le petit bloc de bois qui servait d’appui à mes pieds, pour que je décoche mes lancers de feu, mes courbes qui couchaient des gars de mon âge par terre avant d’atterrir au-dessus du marbre. Cette journée-là, j’étais le King et mes coéquipiers devaient se croire aussi des Kings, nous étions plein de «pep».

Mon père m’a fait signe qu’il allait frapper ma balle par-dessus le troisième but, avec son bâton. J’ai ri de lui, me disant qu’il se prenait pour Babe Ruth… Ben Lapierre a été Babe Ruth cette journée-là, parce qu’il a frappé la balle exactement là où il l’avait prédit, tellement sur la ligne que le «vieux» a réussi à frapper un triple ! Ça court à cet âge ? Le prochain frappeur était mon oncle Didier Parent. Il n’avait pas joué au baseball depuis des années. Il a toujours été «bien portant» mon oncle Didier. Je me suis dit : «tiens, lançons-lui une de mes balles tombantes, il ne pourra se pencher pour lui toucher». Après que le receveur eut fini de me faire ses signaux, accepté mon choix, j’ai lancé une de mes plus belles balles tombantes à vie. Mon oncle s’est élancé et a réussi à toucher à mon tir, le chanceux ! La balle est partie haut dans les airs, a traversé la clôture du champ gauche et est tombée là où il y a des terrains de soccer aujourd’hui… Au moins 300 et quelques pieds, qu’on m’a souvent répété par la suite. D’après moi, je devais être rouge, je devais avoir les yeux mouillés un peu…

J’ai écrit qu’on m’a répété cela souvent, parce que, encore… l’été passé, je jouais au golf avec mon cousin Luc Parent qui a 5 ans de plus que moi. Il rit encore de ce moment, il se souvient même encore très bien de cette journée-là… Il raconte le lancer que son père a frappé, de la même façon que je vous l’ai décrit. C’est pour dire qu’il doit avoir senti ma gêne, mon incompréhension… On se taquine bien sûr.

Une chose est certaine pour moi : il ne faut JAMAIS sous-estimer qui que ce soit ! À presque 57 ans, je suis encore capable de frapper une balle. Un «vieux» pour moi, ça n’existe que dans la tête. Mon père va avoir 83 ans et il joue encore au golf, presque tous les jours où il fait beau. Bien sûr le corps vieillit, il ralentit, il faiblit, il a mal quand il travaille fort, mais en tout cas, entre 40 et 50 ans, les gens sont capables de faire baver les adolescents qui se croient des héros. L’expérience ne s’achète pas, elle s’acquiert qu’on dit.

Cette journée d’été 1973 a été toute une leçon. Rien, cette journée-là, ne pouvait justifier que les «vieux» étaient finis à 40 ans… Rien ! Rolland Gauthier lançait comme un King ; celui que je croyais être. On ne pouvait toucher à sa petite «pilule». Ils ont comme arrêté de jouer après 2-3 manches. Ils ont commis quelques erreurs, toutes je crois, sur le même jeu qui a mené un des nos joueurs jusqu’au marbre. Nous n’avons pas trop fêté le point, dois-je avouer.

Je me souviens être retourné chez moi sans mot dire, pendant que mon père s’esclaffait chaque fois qu’il se retournait vers moi… Ça devait être pareil dans chaque auto de chaque famille de cette équipe de rêve Bantam, des joueurs de 13-14 ans de Windsor, champions de… Bah ! Je reprendrais ce match aujourd’hui, si tous nos pères étaient là… On leur monterait à notre tour ce que c’est qu’un vieux dans la cinquantaine. Haha…

Je retiens toute une leçon d’humilité, ma première, ce jour d’août 73 (42 ans bientôt). Je retiens aussi que ces «vieux» nous ont respectés car ils auraient pu nous écraser 20-0, facilement. Nous aurions dû les respecter bien avant le match… Mais bon, les adolescents étant ce qu’ils sont, ça ne changera pas de sitôt. À cet âge, on est invincibles !

Ah ! Vous vouliez savoir le score ? Pfffff…. Juste 7 à 1. Pas si forts les «vieux» !

Photo de Stefania Rossi, photographiste.

Daniel-Nicolas Lapierre

Auteur: Daniel-Nicolas Lapierre

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2 Commentaires

  1. Super bon Dan….j’ai adoré…je crois que je vais me remettre à lire

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Merci Martial, j’apprécie ton mot. Tu es le bienvenu quand tu veux mon ami que j’aime beaucoup. 😉

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