Les élèves me manquent

 

Les élèves me manquent

Aujourd’hui, j’ai le goût de vous parler de ce qui me manque le plus depuis la retraite : LES ÉLÈVES. Je vais essayer de vous décrire ce que MA vie d’enseignant a été, en omettant le côté enseignement des matières scolaires. J’écrirai spontanément sans trop retoucher, je veux que ça reste comme ça coule… Si le texte est décousu, je m’en excuse d’avance, vous comprendrez que je fais un exercice qui me ramène dans des émotions, des belles, de ces moments passés avec des adolescents et des adolescentes qui ne demandent qu’à être aimés, acceptés, encouragés, respectés ! Et c’est, en tant qu’humain, ce que j’ai TOUJOURS essayé de faire. Quelques ratés, mais quand même des résultats pas pire, me semble, je retourne donc en arrière… À tantôt, haha…

Au début de chaque année, il y a une vingtaine de jeunes assis dans la classe, toujours le plus loin possible de moi. Ils ne me connaissent pas et j’aurai aussi à savoir qui ils sont, comment ils sont, comment ils apprennent, comment ils interagissent entre eux, avec le prof. Avant même que les apprentissages scolaires ne commencent, tout le monde s’étudie.

Puis, jour après jour, à tous les jours, de septembre à juin, ils viendront s’asseoir devant moi. Et je les laisserai travailler en équipes de deux, tant qu’ils ne s’amuseront pas trop, parce que si ça rit trop, si ça parle trop, ça dérangera les classes voisines et la directrice passera de temps en temps devant la classe pour fermer ma porte. Moi, le bruit ne me dérangeait pas, les rires non plus. C’est vivant quand ça rit, quand ça partage. J’essayais tant bien que mal de ne pas déranger autour et de laisser vivre mes élèves, c’est à EUX que je consacrais mon temps. Vous voulez savoir quand ma classe était la plus silencieuse ? C’est quand je leur parlais de moi, de ce que j’aimais, de ma vie, de ma fille surtout : elle, elle leur ressemblait parce qu’elle avait pratiquement leur âge.

Il y aura des élèves qui ne voudront pas travailler en équipe, d’autres qui voudront une permission spéciale pour se mettre trois ensemble, pour ne pas en laisser un ou une toute seule. La classe, c’est un mini société. Quand ces jeunes auront fini d’étudier, ils seront amenés à former la prochaine. Ils auront le droit de rire et de faire un peu de bruit dans la «vrai vie»… J’aurais aimé avoir le droit d’aller enseigner sur le bord d’une rivière pendant les temps chauds d’automne et de printemps, quand le soleil plombe dans la classe qui n’est pas climatisée. 20 personnes, avec l’énergie qu’elles dégagent, en plus des 30 degrés qu’il fait dehors, ça vous chauffe la place. Mais enseigner dehors, pas juste pour être au frais. Pour la liberté que ça aurait apporté à tout le monde.

Puis, tranquillement, cette classe s’est formée en petits groupes, qui en devint un grand. Certains élèves se connaissaient au primaire, d’autres pas du tout. Des amitiés se créent, se défont pour des raisons que je ne saurai pas toujours. Des duos qui s’éloignent, d’autres se font, se refont, toujours avec ma permission bien sûr. Dans d’autres classes, parce que je ne suis pas le seul enseignant qu’ils ont, ils seront placés ensemble, en ordre alphabétique ou selon ce que le prof aura décidé. En passant devant ces classes et il n’y a pas un seul bruit. L’enseignant est devant la classe, assis à son pupitre, à surveiller. Bien sûr, lui ou elle, comme moi, travaillera au tableau, se promènera dans les rangées pour donner de l’aide, pour expliquer. Et là, le silence est de mise, les mains doivent se lever pour poser des questions, sinon l’anarchie créerait un désordre infernal. Et les élèves le savent ça, quand ils ont le droit de parler ou pas. Ils respectent les règles quand elles sont claires et qu’on les fait respecter par tout le monde ÉGALEMENT. Sinon, soyez certains qu’on a des avocats de 13 ans qui demanderont que justice soit rendue !

Après quelques semaines, c’est drôle mais ça été immanquablement comme ça d’une année à l’autre… Les élèves changent de place, s’assoient de plus en plus près de moi. Bien sûr, les plus «durs» resteront assis au fond, question de ne pas démontrer le moindre signe qu’ils pourraient vous aimer un petit peu. Dans les corridors, des élèves me présentent à leurs amis qui sont dans d’autres groupes, certains passent en riant, parce qu’un élève et un prof ça ne devrait pas entretenir des liens d’amitié, ne serait-ce que d’échanger un sourire. J’aurai bien l’occasion de voir celui de ces «durs» à approcher, un moment donné. Quand il saura que je joue au hockey ou au baseball comme lui. Quand je dirai que je suis musicien, il me dira qu’il a une guitare, il me demandera quelle est la marque de la mienne… Tout à coup, pour eux, le prof devient un humain qui a ses passions lui aussi. Qui a des loisirs qui ressemblent aux siens. Mon Dieu, il nous ressemble un peu le prof, pas trop là…

Puis, des activités de groupe, de secteur : fête de Noël, St-Valentin, quelques journées de sorties… Là, c’est le meilleur temps pour monter aux élèves qu’on est un humain, parce que pour certains, nous sommes des donneurs d’ordres, des dicteurs de bonne conduite qui dorment dans la classe et qui sont là à l’arrivée des jeunes. Une chance que j’arrivais en retard, de temps en temps et que j’avais manteau et bottes d’hiver enneigés, comme preuve que j’avais une vie dehors. Et pendant ces sorties, je me donnais à 100% en embarquant dans le jeu avec eux. Je tirais à l’arc moins bien que certains jeunes, j’étais une coche de plus humain. Je grimpais moins vite la montagne que d’autres ? Je devenais imparfait, je n’étais pas le meilleur de ma classe, et ainsi allait la vie. Il se créait alors d’autres liens. Et j’étais heureux de voir de plus en plus d’ados me sourire dans les corridors et ça, ça me manque énormément depuis que je suis retraité…

Le temps passe et il y a maintenant deux élèves, chaque bout de mon grand bureau. Ils apprennent mieux s’ils sont tout près de moi et c’est correct pour moi, tant qu’il n’y aura pas de chicane à savoir qui a le droit d’être près de moi. Mais comme la vie est bien faite, les jeunes respectent bien tout cela, gèrent bien. Ils sont loin d’être incapables de comprendre, ils sont là pour apprendre. Certains aiment, d’autres pas. Certains ont hâte de savoir leur note après un examen, comme d’autres s’en foutent carrément, même que s’ils peuvent avoir zéro ils seront fiers. Ceux-là ont connu plusieurs échecs scolaires et pour eux, un examen c’est anxiogène. C’est la peur d’échouer encore, une autre fois… Alors, à part avoir signé la copie d’examen, il y aura quelques barbouillages qui voudront me faire croire qu’il a essayé. Mais mieux vaut avoir zéro que 21 pour bien des élèves dont l’estime de soi est faible. Il m’aura ainsi laissé le message qu’il n’a pas envie de passer pour un cancre, il le pense déjà lui-même et c’est assez difficile à vivre. Petit à petit mon travail m’amènera à essayer de m’en faire un allié qui écoutera ce que j’ai à lui dire, qui comprendra que mon seul but est de l’aider à se sentir bien, à faire des efforts… Et un jour, quand il aura un 60 et plus, il sera fier comme un paon et voudra avoir un 65, un 70… Il ne faut pas le lâcher celui-là, sinon il lâchera tout…

Parlant de temps forts (on appelle ainsi ces moments de l’année). À Noël, quand je reçois des cartes de presque tous les étudiants, avec un petit bisou près de la signature au bas ; à la St-Valentin, quand les jeunes sont invités à acheter des cartes à 5 sous, qu’on livrera dans les classes (c’est le temps de le dire à celle qu’on aime) je recevrai quelques cartes aussi. Entendons-nous que ce sont des cartes de l’amitié que je reçois et elles me font chaud au cœur. J’en ai encore chez moi de ces cartes qui vous disent qu’un élève vous aime comme prof. Une certaine fin d’année, où j’avais dû m’absenter quelques semaines pour troubles d’anxiété, j’avais reçu une énorme carte à mon retour, avec des mots de TOUS les élèves, ne serait-ce que leur signature. Chaud au cœur vous dites ? ET, alors que je donnais un cours, en fin d’année, tous les élèves du groupe 14, disons, sont arrivés dans ma classe avec l’enseignant qui les avait en français… Ils sont tous entrés dans ma classe, longeant les murs et les rangées entre les bancs déjà occupés et… une élève est venue me porter une carte, puis un autre est entré dans la classe avec un étui de guitare… Il y avait dedans, une guitare bien sûr, mais elle était signée par les élèves ! Touché, j’en ai versé des larmes devant une trentaine d’élèves et une prof qui était leur complice. J’ai rarement été touché autant. Croyez-moi, cette guitare est toujours chez moi, bien en vue dans mon salon. Vous ne me croyez pas ? Je vais vous la mettre en photo, au bas du texte. Y a même une élève qui a écrit dessus : «je t’♥ Papa, xXx». Elle m’appelait comme ça et revenait me voir année après année, s’assoyait à mes côtés pendant que j’enseignais et qu’elle avait «foxé» son cours. Pas moi qui serait aller la «vendre», trop content de la revoir.

Et les fins d’année comme ça, y en a eu 21. Toujours des moments où les élèves assis au fond de la classe 10 mois plus tôt, sont autour de moi pendant qu’on mange ensemble, et que j’ai la gorge serrée en sachant bien que dans quelques heures, je ne les reverrai peut-être plus jamais. C’est un peu comme une peine d’amour. Certains déménageront, d’autres ne reviendront jamais à l’école… Mais par chance, il y aura l’année suivante. (C’est long deux mois de vacances diront les non-enseignants, haha…) Les débuts d’année où les élèves de l’année dernière, des années précédentes, viendront voir si j’ai la même salle de cours et il y a aura des accolades, des sourires, des comment ça va, as-tu passé un bel été, avec qui es-tu cette année ? Des «vous avez mon petit frère dans votre classe, je lui ai dit de prendre soin de vous…» J’ai eu trois petites sœurs en l’espace de 5 ans si je me souviens bien. Des petites sœurs qui sont devenues grandes. 


Aujourd’hui, les élèves me manquent, mais en parlant des sœurs devenues grandes, je vais vous dire que j’ai 25 élèves qui sont amis avec moi sur Facebook. Des jeunes en moyenne, qui ont 25 ans. Pour moi, c’est une marque de super belle confiance, une complicité qui a commencé à s’installer jusqu’à 15 à 20 ans en arrière. Je les trouve beaux mes anciens élèves. Touchants, drôles, intelligents, débrouillards… Je vois des photos d’eux et d’elles avec des enfants maintenant. Des élèves qui travaillent tous ou qui sont encore aux études, certaines jeunes mamans à la maison. J’ai gardé mes chouchous vous direz ? Haha… Non ! Tous ceux qui sont venus me demander leur amitié Facebook ont reçu un oui. Parce qu’au début le mot s’est passé que «Monsieur» Lapierre était là et les demandes ont continué. Certains à qui «on» (m’excluant) ne prédisait pas un avenir des plus glorieux, gagnent très bien leur vie, merci !

Allez, regardez-les bien. Vous comprendrez plus que tous les mots que j’ai pu écrire, pourquoi je m’ennuie des élèves…

NOTE : J'ai la permission écrite des élèves apparaissant ici. Leurs noms sont confidentiels. Je les remercie du plus profond de mon coeur d'avoir participé à ce texte en l'agrémentant de leurs jolies photos. Et leur amitié Facebook avec moi est importante. Merci mes amis (es) !

Si vous cliquez sur une image, vous pourrez toutes les voir agrandies.

 

 

 

 

 

Daniel-Nicolas Lapierre

Auteur: Daniel-Nicolas Lapierre

L’ADN, je l’ai reçu, comme tout le monde a reçu le sien. Mon ADN, je le partage avec le monde, le mien. Ajoutez le vôtre !

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7 Commentaires

  1. Un très beau texte, touchant, rempli d’émotions. Des prof. comme toi il y en a un et un autre, une chance car l’école c’est la société suivante de la famille dans laquelle s’embarque un humain. Si elle est bonne, ça aide en TA pour le reste de l’existence. Dans ce que je viens de lire, j’ai rencontré un enseignant que j’aurais voulu avoir. Je n’ai pas connu cet enseignant mais je me considère chanceux car cet ancien prof. est mon ami. Je le connais depuis une éternité. Mais non! Je ne veux pas dire qu’il est vieux! Mais je le connais depuis sa naissance et j’ai tripé avec lui et on a eu du fun.
    Bravo à toi Daniel, tu as de quoi être fier.

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  2. Super bien expliqué! C’est vivant comme texte et ça explique une facette de l’enseignement qui reste obscure pour plusieurs personnes ne l’ayant pas vécu!

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Hey ! Salut mon ami encore prof. J’aime bien les mots «obscure» et «vivant».dans la même phrase, ça donne une couleur à ton commentaire, . 😉 Sérieusement mon cher Karel, j’aime bien te lire, ici ou ailleurs et merci beaucoup de passer me lire, les amis comme toi sont les bienvenus «chez nous» !

      Il faut peut-être faire partie de ce monde de l’éducation pour saisir combien ça peut nous toucher, mais en même temps, comme tout le monde (de nos jours) est allé à l’école, il y a sûrement des petits bouts qui les ramèneront dans le passé lointain ou moins, selon…

      Je te souhaite un bon congé à toi le prof spécial pour les jeunes qui ont la chance de passer dans tes classes ! Salut mon ami, au plaisir de te relire et merci ! 🙂 Et SVP, salue mon ancien monde de ma part SVP !

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  3. C’est ce genre d’histoire qui fait que notre job est si importante voir même extra trippante. Belles photos et marque de confiance de tes élèves. Bonne fin d’Anne 2015… 🎶

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Merci Gilles ! T’as raison de dire extra trippante. Tu comprends l’importance que tu as, qu’on a. Salut et merci encore de venir me lire, j’apprécie ton support. 🙂

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  4. HO WOW que ça me rapelle des souvenirs moi-même du secondaire…C’est tellement bien écrit que j’arrive à ressentir l’atmosphère qu’il y avait dans les classes…

    Effectivement, j’avais mes profs préférés et je les aime encore aujourd’hui même si je n’ai plus revu la plupart d’entres eux….Je suis certaine que je t’aurais aimé comme prof!! Tu as le même  »style » d’enseignement que ceux qui m’ont réellement marqué. …

    C’est gratifiant de recevoir autant d’amour de tes élèves et c’est bon à lire….

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Merci, merci, merci… Content de voir que ça te rappelle des souvenirs à ce point. Tu es très enthousiaste en parlant de tes profs préférés ! 🙂 Oui c’est très gratifiant de recevoir de l’amour de la part des jeunes, c’est un peu pourquoi je m’ennuie d’eux. Merci de me donner du «style», haha… xx 🙂

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