Moman de tendresse.

Moman de tendresse.

La neige tombe tout doucement sur ma ville…

Je suis sur la rue St-Georges, en face de la rue Jean XXIII. En face de la fenêtre de la chambre d’amis, je ne vois plus l’asphalte qui est recouverte d’un beau tapis blanc. Le champ de golf a fait place à une rue qui monte vers l’ancien numéro 6 ou 4 selon les années. Je ne sais pas comment elle s’appelle… J’irai prendre une marche demain pour voir, tiens !

La résidence sur la rue Jean XXIII, je ne l’aime pas. Ma mère y habitait et elle y a vécu ses derniers moments il y a deux ans et demi. Je pense à elle quand je regarde dans cette direction. Parfois, j’essaie de ne pas jeter un coup d’œil vers la bâtisse en brique blanche, la peur d’être triste m’en empêche. Pourtant, quand je pense à ma mère, je revois plein de beaux moments passés en sa compagnie.

On dit souvent que c’est mon père qui m’a appris la musique, qui m’a «transmis ses dons». Bien sûr, il jouait du piano comme moi et m’a montré quelques petites tounes pour commencer. Mais l’Amour de cet art, c’est moman qui me l’a transmis.

Jeune, j’allais m’asseoir avec elle sur son lit et elle sortait des disques de Louis Armstrong ou  de Benny Goodman, clarinettiste et «roi du swing». Elle les faisait jouer sur un tourne-disque bleu. Le genre avec une aiguille sur laquelle on collait une pièce de 10 sous quand le «record» sautait. Le «diamant» suivait la trace des sillons pour envoyer au haut-parleur le son du jazz, du swing, du soul et j’aimais écouter ces genres musicaux. Ma mère chantait en même temps que les artistes et elle le faisait très bien. J’aimais sa voix… Elle m’avait raconté qu’elle avait déjà chanté avec un band de musiciens Noirs dans les années ’50. Ça m’impressionnait parce que pour moi, et pour bien d’autres j’imagine, les Noirs ont toujours eu une couleur de voix bien différente de celle des blancs.

Moman m’a aussi appris à aimer la poésie et à apprécier les paysages. Nous allions prendre des marches dans le champ à Wheeler derrière chez nous quand nous habitions sur la rue Frye Est. L’herbe était longue et de temps en temps, une couleuvre nous passait presque sous les pieds. J’avais peur, mais ma mère m’enlevait cette peur en me disant que c’était des petites bibittes du bon Dieu, comme les coccinelles ! Elle dirigeait mon regard vers les fleurs qui poussaient çà et là. Du jaune, du mauve, du rouge à travers le vert ; ça m’éblouissait. Je ne suis pas certain que j’aurais vu tout ça sans qu’elle m’en parle.

On allait près du ruisseau qui séparait le champ entre la rue des francophones et celle des anglophones, pour y écouter l’eau couler. Mon oreille se faisait tranquillement bercer par le son de l’eau qui se frayait un chemin à travers les roches, plus ou moins grosses. «Check, comme ça sent bon Dan !». Le vent nous apportait les odeurs du ruisseau, des fleurs, de l’herbe et je remplissais mes poumons à grands coups. Je les sens encore, souvenirs qui remontent en moi…

Quand on revenait, ma mère sortait parfois des feuilles sur lesquelles elle avait laissé des traces de sa mémoire. Elle écrivait des chansons qui évoquaient souvent son passé au Nouveau-Brunswick. Étant gauchère et s’étant fait frapper sur les doigts plus d’une fois par les religieuses qui voulaient en faire une droitière, «comme tout le monde», son écriture était difficile à déchiffrer. Alors, elle me demandait d’écrire ses chansons avec ma belle écriture, qu’elle disait. Elle trouvait que j’écrivais bien, ça flattait mon orgueil… Quand on avait fini une ou deux chansons, elle allait chercher une enveloppe sur laquelle elle me demandait d’écrire l’adresse où allaient se retrouver ses «titres». À l’époque, il fallait envoyer les demandes de droits d’auteur à Ottawa. Elle avait à cœur de protéger des chansons en devenir !

Quand je me suis mis à gagner ma vie avec la musique, ma mère était fière de moi et elle me le disait souvent. Elle m’encourageait à faire ce que j’aimais le plus dans la vie. Jamais elle n’a essayé de me diriger où je n’aurais pas voulu aller. Pendant ce temps-là, mon père aurait voulu que je travaille à la Domtar, comme lui. Oh ! Je ne lui en veux pas, les hommes de son temps étaient comme ça qu’on dit. Et dans mon coin, la grosse compagnie engageait de père en fils…C’eût été noble de faire comme mon père, mais il y avait autre chose qui m’attirait.

Après quelques années à gagner ma vie avec la musique, je suis devenu enseignant. C’est avec mon cœur, ma passion et une certain côté artistique que j’ai donné de mon temps aux jeunes adolescents. Ils ne me voyaient pas comme la plupart des enseignants aux profils plus classiques et ça me faisait chaud au cœur de les entendre me dire que j’étais un prof cool.

Aujourd’hui, retraité, je fais toujours de la musique. En fait, je n’ai jamais arrêté d’en faire, même pendant que je faisais le métier d’enseignant. C’était devenu un side-line, mais je jouais assez souvent en spectacle ou en studio. Ma passion ne s’est jamais éteinte, malgré que je l’avais sacrifiée quelque peu pour de la sécurité financière…

Aujourd’hui, je suis encore capable de m’émerveiller devant un coucher de soleil. Encore capable de voir que le ciel est beau même s’il est recouvert de nuages noirs qui nous préparent un orage du tonnerre. Je suis content de pouvoir m’émouvoir devant une belle image.

Cette nuit, je regarde la rue Jean XXIII et la grosse bâtisse qui abrite des personnes âgées ne me dérange pas. Pas cette nuit. Car la neige tombe dans les rues, doucement, comme quand ma mère faisait arrêter le temps, en me faisant remarquer la beauté du monde autour de moi.

Moman, comme j’aimerais coucher ma tête sur tes genoux et que tu me flattes le dos, comme quand j’étais petit, fiévreux ou simplement colleux. Mom, je continuerai à voir le bon et le beau autour de moi, comme tu me l’as si bien appris. Merci de m’avoir appris plus que la musique ! 🙂 

Cette nuit, la neige tombe doucement, sur ma ville et c’est beau j’vous dis…

Daniel-Nicolas Lapierre

Auteur: Daniel-Nicolas Lapierre

L'ADN, je l'ai reçu, comme tout le monde a reçu le sien. Mon ADN, je le partage avec le monde, le mien. Ajoutez le vôtre !

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13 Commentaires

  1. J’ai beaucoup plus de larmes sur les joues que des mots à la bouche, en lisant ton texte mon frère. Ces larmes sont les mots de mon coeur. Je t’aime maman. Je t’aime Daniel.

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  2. C’est un très beau texte. On voit, on ressent et il y a presque des odeurs qui nous chatouillent les narines tant c’est bien écrit.
    Bravo! Je viens de passer un bon moment à lire …xx

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Merci beaucoup Mélanie, content que tu aies ressenti ce que j’ai écrit. xx 🙂

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  3. Rien ne replace une maman ! Pour MOI ma mere etais la personne que je regardais pour ma force quand ca marchais pas comme je voulais je me disais si maman a passer a traver moi aussi elle est parti depuis 1991 et toute les joursje panse a Elle!

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      C’est vrai que rien de remplace une mère. La tienne a été un bel exemple à suivre pour toi André. 🙂

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Merci beaucoup Yvon ! C’est gentil. 🙂

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  4. Belle écriture Dan ta maman était vraiment jolie j’aime bien te lire joyeux fête Alain

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Merci Alain ! Oui elle était très jolie ma mère. Content que tu aimes lire, je vais récrire. 😉 Joyeuses Fêtes à toi aussi.

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  5. Moi aussi j’ai eu la chance de voir le monde à travers ses yeux…j’ai eu la chance de la côtoyer et de partager avec elle une belle amitié. Plus le temps passe et plus je vois nos ressemblances et j’en suis fière!

    Elle me manque tellement!

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Tu as eu la chance de la connaître, de l’avoir comme amie Émilie ! Tu as raison d’être fière d’avoir des ressemblances avec elle. xx 🙂

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      • Cher Dan, tu me tires les larmes avec ce beau texte! Ma mère est toujours vivante et en bonne forme. Je suis tellement chanceuse de pouvoir lui parler plusieurs fois par semaine! Elle est de la même génération que ta mère, de celle qui n’avait pas les distractions technologiques et qui voyait la beauté du monde. C’est un bel héritage qu’elles nous ont laissé nos mamans…et que nous transmettons maintenant à nos enfants. Je le vois déjà dans ta fille et ton petit-fils! XX

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