Quand j’étais petit, ma mère était grande

 

Quand j’étais petit, ma mère était grande.

Quand j’étais haut comme trois pommes, ma mère était le pommier pour moi. Je devais me pencher vers l’arrière pour pouvoir la voir dans son immensité. Malgré tout, je n’arrivais pas à voir ce qui se trouvait derrière elle. Et il y en avait des choses derrière elle…

Quand je suis devenu aussi grand qu’elle, j’avais autour de 12-13 ans. Il y avait des petits mots qu’elle laissait un peu partout : sur la table, sur les murs elle en collait aussi, comme pour se rappeler qu’elle devait s’accrocher pour ne pas trop courber l’échine face à la vie qui me paraissait avoir été difficile pour elle. Des phrases de Martin Gray, un écrivain de citations, qu’elle lisait comme d’autres lisent la bible. C’était sa bible, je me souviens «LE LIVRE DE LA VIE» que ça s’appelait. Il traînait partout, avec des petits bouts de papiers insérés un peu partout pour retrouver les pages qui l’accrochaient.

«Donner à un enfant, c'est se donner soi.

A tout moment. Alors il peut pousser droit,

et ses racines seront profondes, fortes.»

Voulait-elle que nous soyons autre chose qu’un pommier, qui pousse un peu croche ?

Ces mots qui tapissaient les murs, je les trouvais lourds. Je me disais que ma mère ne devait pas être si forte pour avoir besoin d’être guidée par des choses que les autres avaient pensé pour elle. Je trouvais même que ma mère faisait pitié, parce qu’elle devait s’accrocher à des phrases toutes faites, au lieu de vivre la vie simplement…

C’était avant de savoir que son enfance avait été difficile. Avant de me rendre compte que mon père n’était jamais à la maison. Avant de découvrir qu’elle prenait des pilules, du lithium plus précisément et qu’en faisant mes propres recherches, j’ai découvert que ça servait aux gens dits maniaco-dépressifs (dans le temps).

Moi, rendu jeune adulte, je me moquais bien de toutes ces choses qui la «tenaient en vie». J’avais mes propres papiers qui roulaient du tabac de musicien et j’étais au-dessus de tout ce qui pouvait aider ces «pauvres» d’esprit qui avaient besoin d’un bâton pour tenir la route, d’un livre rempli de citations pour se faire un chemin le plus droit possible…

J’ai vu ma mère comme on voit les saisons. Comme le pommier, elle fleurissait au printemps, se développait à l’été et donnait ses fruits à l’automne, qu’elle considérait comme la plus belle des saisons… Poésie qu’elle écrivait elle-même en cette saison de couleurs… Et l’hiver, je la voyais dépérir et même s’en aller passer quelques jours au quatrième étage d’un hôpital où on ne pouvait aller la voir par bouts, c’était trop difficile…

On dit que la pomme ne tombe jamais loin du pommier… Haha… Je ris parce que maintenant c’est peut-être moi le pommier ; aux yeux de ma fille, de mon petit-fils qui est rendu plus haut que trois pommes. J’ai mes phrases accrochées sur le réfrigérateur, mes livres sur la croissance ou la décroissance personnelle. Mes prières avant d’aller me coucher. J’ai même mes pilules à prendre pour gérer mon anxiété. Pour m’aider à vivre avec mon TAG de TPL… Et j’ai besoin de tout ça pour faire de mon mieux avec ce que j’ai comme bagages personnels.

Quand on dit que nos parents ont fait du mieux qu’ils le pouvaient avec ce qu’ils avaient, je comprends ma mère maintenant qu’elle n’est plus là. Et je la prie pour m’excuser de l’avoir jugée. Elle m’écoute, j’en suis certain. Et elle me pardonne aussi, parce qu’elle disait souvent : «tu verras quand tu seras plus vieux, tu comprendras…»

Je comprends que le pommier n’est pas l’arbre le plus droit, qu’il n’est pas le plus majestueux, surtout quand il n’est pas en fleurs ou qu’il ne porte pas ses fruits, mais qu’il est quand même celui qui m’a mis au monde par une soirée froide de fin d’automne et je l’en remercie.

Je ne saurai jamais ce que j’aurai été si j’avais été le gland d’un chêne et c’est correct...

 

Daniel-Nicolas Lapierre

Auteur: Daniel-Nicolas Lapierre

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10 Commentaires

  1. Allo Dan, merci de ce texte, de nous faire découvrir ta mère. (J’aime ton image du pommier car mes enfants l’utilisent pour moi, je suis leur pommier, il parait. )Je la trouvais belle, ta maman, excentrique et pas mal flyée! Elle aimait ses enfants à la folie. Je me souviens quand tu as eu ton piano. Comme elle était fière de toi Dan! Comme elle a dû souffrir aussi…comme elle a été forte!

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Allo SAM ! Tu as raison sur tout. Je me souviens très bien combien elle était fière de moi. Oui, elle a été forte ma mère. Et j’aime les pommiers 🙂 xx

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  2. Bonjour Dan. Encore une fois tu ma tiré une larme. Un autre beau texte. Merci encore de nous partagé ton être et tes pensées profondes. Cela me fait du bien de te lire. Bonne fin de semaine mon ami.

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Merci mon ami Sylvio ! Ça me fait plaisir de lire ton petit mot. 🙂

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  3. Salut Dan…..très beau texte ..oui on porte tous un bagage familial ..moi aussi mon père n’était pas là ..et en plus un alcoolique dont la boisson passait avant les besoins de la famille ..non pas toujours été facile pour ma mère et les enfants…Même si je n’ai pas les mêmes croyances que toi au niveau de l’au-delà après la mort ,ton texte me rejoint à bien des niveaux..merci

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  4. Bravo mon ami Daniel, encore un bon texte qui porte à réfléchir. Des choses que j’ignorais viennent de m’être révélées.
    Moi j’ai toujours considéré ta mère comme un ange sur 2 pattes, on dit des bonnes personnes.
    Merci

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Salut Pépé ! Ma mère était un ange qui a dû vaincre ses démons, comme plusieurs d’entre nous. Merci de me lire mon ami. 🙂

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