Quand l’ego s’emmêle

Quand l’ego s’emmêle

C’était au mois d’août de 1994. Nous avions choisi de passer une semaine ensemble pour aller faire du camping dans Charlevoix. C’est ma région préférée au Québec. Les petits villages avec des côtes à monter en première vitesse ou à descendre le pied sur les freins. Avec des paysages de mer qui se perd dans l’horizon. C’est le fleuve, en réalité. Le même au bord duquel j’habite à Boucherville maintenant. Disons que c’est beau ici, mais il manque pas mal de montagnes et sa largeur est, de beaucoup, diminuée. Bon, là n’est pas le point…

Nous avions décidé de partir tôt le matin, comme tout bon voyageur, car les routes sont plus tranquilles. Le soleil brillait de tous ses rayons, que je n’arrivais pas à compter, mes yeux sont petits de bonne heure le matin. Le ciel, lui, était d’un bleu, d’un bleu ciel sans le moindre petit nuage qui se pointe. LA journée parfaite pour partir avec sa conjointe et sa fille de 2 ans. Même que la croix au sommet de l’Église des Bérets Blancs, mes voisins arrière et celle de l’église catholique au loin, brillaient toutes les deux, en harmonie. Ce qui me donnait l’impression qu’on avait obtenu la bénédiction des Dieux de la Terre entière. Le voyage allait être parfait.

Tous les trois, on était heureux et souriants. Rien ni personne ne pourrait gâcher nos sept jours en famille et on roulait sur la 20 en direction de Québec. Comme nous n’étions pas pressés, je décidai de prendre une petite route que je connaissais, aux alentours de St-Pierre-les-Becquets. J’ai habité là pendant 5 ans, important que vous sachiez !

Passer de l’autoroute à une belle petite route de gravelle, comme on disait dans l’temps, le calme, toujours avec nous. Avec, en bordure, la rivière Du Chêne, qui va se jeter dans le fleuve à Leclercville (je viens de googler pour me souvenir). J’avais connu ce coin 10 ans auparavant et je le trouvais beau, assez pour y amener mes amours prendre un petit lunch. Toujours le même décor au-dessus de nous : le bleu du ciel n’était pas plus foncé que deux heures et quelques minutes auparavant. À part les : « on arrives-tu bientôt papa ? » que ma fille avait répété peut-être 17 fois, nous étions dans une belle bulle, impossible à péter. Je dois avouer que j’aurais pu dire à ma fille : « Non, pis on est encore loin en maudit…», j’en étais incapable. Encore moins cette journée-là… et de toute façon, après mes : « Oui, bientôt mon p’tit Minou d’amour », elle répondait toujours d’une voix d’enfant de 2 ans, un beau petit : « OK Papa ! » J’imagine que j’aimais entendre sa voix et le mot papa… 

Après avoir grignoté quelques bidules (ma mémoire ne me permet pas de vous décrire tout ce qu’il y avait au menu ce matin-là…) nous avons décidé de prendre une petite marche dans le chemin.

Il avait plu la veille et il restait quelques petits trous d’eau ici et là, sur cette route non-asphaltée. La suite est importante, c’est ici que l’élément déclencheur se pointe à l’horizon (le même que la mer qui se perd dedans ou de celui qui n’accueillait pas les nuages). Cet élément qui allait tout déclencher, c’était une voiture assez grosse, qui se déplaçait assez vite dans notre direction. 

Plus la voiture avançait et plus elle s’approchait, c’est une loi naturelle, c’est comme ça, je ne peux vous expliquer pourquoi. Elle ralentit un peu en approchant. Bon, un peu plus de savoir-vivre de la part de la personne au volant. (là, on est dans ma tête au moment des événements). Puis, je remarquai un bon trou d’eau, en plein milieu du chemin, à 10-20 pieds de nous et l’auto qui était très mobile semblait vouloir se diriger à côté de ce trou. Sans avoir le temps de dire « la vie est belle », le conducteur tourna le volant vers le trou d’eau et ma conjointe et moi fûmes arrosés de la tête aux pieds. Rien ne pourrait gâcher ces sept journées, pfffff… et un peu moins de trois heures après notre départ, mon sang bouillait à l’intérieur de moi, malgré la froideur de l’eau qui recouvrait mon corps et les mots qui étaient demeurés calmes, dans ma tête, furent remplacés par des : « Mon  †₡‰₳₩₹℗? de gnochon, d’épais, de  ⅎ⅓∞№☻♠אּ۩۞ٹٹӂ  de baveux… Arrête je m’en vais te péter la gueule dans face… » Mon ton était assez agressif, pas le choix, il avait l’air de vouloir se pousser.

J’avais de la garnotte entre les dents, ça je m’en souviens plus que de ce que j’avais mangé, bizarre n’est-ce pas ? Les yeux remplis d’eau, je me dirigeais vers l’auto qui s’était immobilisée. (Quand je me choquais, c’était un signe de danger, ces yeux trempés, comme si toute la rage que j’avais se dirigeait entre mon front et mon nez, une chaleur de gars qui n’a pas froid aux yeux, genre…).

Un homme, pas trop grand, sortait à peine de l’auto que j’avais déjà eu le temps de lui décrire l’intérieur d’une église, surtout ce qu’il y a sur l’autel… Il arriva à 10 pieds de moi ; il n’osait pas s’approcher plus parce que mes yeux le fusillaient du regard et y a longtemps que j’avais joué au fusil à l’eau…

Il ouvrit la bouche et commença sa phrase en me provoquant : « Je suis absolument désolé ! » « Ben oui le cave, t’as crampé tes roues en direction du trou d’eau, à la dernière minute l’épais. T’avais l’intention de passer par-dessus nous, j’imagine ? ». Choqué, mon langage se foutait de mon cerveau… Puis, il ajouta : « J’ai vu le trou d’eau, j’ai essayé de l’éviter pour ne pas vous arroser… » « Ben oui, bravo, tu vises bien mon… » Il reprit : « Juste comme j’allais passer sur le côté du chemin, j’ai vu… », il pointa alors du doigt en direction de ce qu’il avait vu et mon regard se dirigea dans cette même direction… Mes sourcils froncés par la colère me tombèrent probablement dans les yeux, ce qui provoqua une nouvelle chute d’eau, la mienne cette fois… J’suis braillard oui, pis ? 

Ma fille sortait du petit fossé où elle avait cueilli quelques marguerites et elle criait : « Papa, papa, c’est pour toi que Claude les a trouvées ». Pour la première fois de ma vie, je pense, j’ai serré un étranger dans mes bras en le remerciant, en m’excusant, en pleurant, en bafouillant… Je me penchai et pris ma fille et ses marguerites, dans mes bras. Elle n’avait pas perdu son sourire elle…

Le Monsieur (la majuscule s’impose maintenant) avait été obligé de nous arroser, plutôt que de frapper ma fille que nous avions perdue de vue quelques instants, tellement nous appréhendions l’arrosage. Je dois m’arrêter d’écrire (là, tout de suite). Mon pouls doit être à 130 en ce moment, juste à revivre ce film. On va écrire FIN ici.

Nous sommes au début de l’été, je sais je sais : on gèle… Mais il y aura quelques noyades cet été, des enfants certainement. Ouais, pis le rapport avec ton histoire ? J’ai perdu ma fillette de vue deux fois dans ma vie (je préfère voir un U entouré du V et du E, plutôt qu’un I au centre, quand le mot perd n’est pas loin…). Une minute peut-être ? La première fois, je viens de la raconter. S’en fallut de peu pour qu’elle finisse là où j’ai vécu une partie de ma vie, St-Pierre-les-Becquets, priez pour nous. La deuxième ? On en reparlera peut-être, je ne sais pas d’avance ce que j’écris.

Alors, accouche, c’est quoi le rapport ? J’ai un petit-fils de 2 ans et demi, plusieurs de mes amis ont aussi des petits-enfants. Vous avez des enfants ? Il y a des enfants qui jouent chez vous, chez nous ? On est JAMAIS assez prudents, c’est pas long une minute et ils sont vite les petits crimes… Pas pour vous faire peur là. Mais surveillons nos enfants, hein ?

Et puis, tant qu’à donner dans la morale… Avant de prêter des intentions aux autres, vérifions auprès d’eux, voir s’ils en ont. Qu’en pensez-vous ? Temporisons avant de nous mettre dans tous nos états. Vérifions ce qui nous amène à changer vite d’état, ça épuise parfois.

Ce jour-là, j’aurais pu frapper quelqu’un parce que j’étais certain qu’il nous avait niaisés avec sa belle « feinte ». En l’espace de 2-3 minutes, je suis passé du gars en tab… qui voyait l’autre comme un trou duc, au gars ému et touché par le « moove » du monsieur qui devenait tellement sympathique et aimable. Probablement le seul Saint que je n’avais pas descendu du ciel, encore si bleu…

L’Ego, ce petit hamster qui tourne vite dans notre tête, a « le piton du starter collé », haha… Bonne journée/soirée/nuit.   

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Daniel-Nicolas Lapierre

Auteur: Daniel-Nicolas Lapierre

L'ADN, je l'ai reçu, comme tout le monde a reçu le sien. Mon ADN, je le partage avec le monde, le mien. Ajoutez le vôtre !

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21 Commentaires

  1. Très touchant. De plus, tu as une très belle plume. On a le goût de te lire. Bravo !

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Merci Alain ! Reviens lire quand tu veux. Je reçois ce compliment avec plaisir, venant d’un gars qui écrit bien, en plus. 🙂 À bientôt mon ami.

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  2. Encore une fois tu as soutiré quelques gouttes de mon coeur qui se sont écoulées de mes yeux.
    Moi qui débute ma carrière d’écrivain amateur,ah! ah! j’aurais aimé avoir écrit cette histoire. Je crois que j’aurais eu de très beaux compliments.
    Dommage pour moi mais BRAVO à toi Dan.

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Pepe, tu écris que tu crois que tu aurais eu de beaux compliments, c’est ce que je reçois de toi là. 🙂 Pour t’avoir lu, sache que tu écris très bien, amuse-toi et laisse-toi aller. Je te relirai avec plaisir. Salut !

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  3. Très très touchant, j’en ai encore des frissons. Ouf! Il faut prendre soin de ces petites vies qui nous sont confiées. Merci Dan….

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Merci à toi Susie ! Je suis content que tu prennes le temps de venir me lire. Et que tu trouves ça touchant en plus ? Wouhou ! Haha… À bientôt. 🙂

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    • Cher Dan, j’ai enfin trouvé le temps de lire ton blogue. C’est comme si tu me jasais, comme dans l’temps, mais avec plus d’expérience de vie, plus de recul, plus d' »awareness »! Ça me fait du bien de te lire et ça me fait faire des petites mises au point moi-même…Il est bien de voir les choses avec les yeux d’un autre, de changer de perspective et puis de reprendre son chemin en regardant ailleurs qu’à ses pieds. Ma passion d’enseignante me prend beaucoup présentement mais tu sais que j’ai toujours aimé écrire. Maman me dit souvent que je dois écrire l’histoire de ma vie. C’est vrai que je suis une raconteuse comme mon père, avec beaucoup d’humour! À la prochaine jasette mon ami! X

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      • Daniel-Nicolas Lapierre

        Tu devrais écouter ta maman SAM. Elle te dit d’écrire l’histoire de ta vie, tu lui ferais plaisir en le faisant et surtout, tu te ferais plaisir. Tu aimes écrire et je me souviens que tu dessinais très bien aussi. Amuse-toi ma chère, laisse-toi aller. Merci SAM. xx 🙂

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  4. Touchant comme histoire et tu as du talent comme écrivain…j’ai failli moi aussi perdre mon tout petit et je ne peux imaginer la peine d,un parent à qui ca arrive…

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Salut toi ! Content de te retrouver ici, merci beaucoup pour ton commentaire sur mon écriture. Je m’amuse, c’est le principal. 🙂 Je m’imagine aussi les gens qui perdent des personnes dans des situations tragiques… Combien ils peuvent se sentir coupables. En sachant bien que personne de normal ferait exprès pour que ça se produise.

      Et, pas rapport, mais tu vois, écrire, ça me permet de retrouver toute sorte de monde que je connais et que j’aime. Comme toi, un gars que j’ai toujours suivi pendant ta carrière : j’ai toujours été fier de et pour toi. Un p’tit gars (solide) de notre petite ville. Un honneur de recevoir ton commentaire. Au plaisir et je ne t’oublie pas, concernant notre conversation sur la musique. Je t’enverrai quelque chose, sois patient, haha ! Salut Réjean.

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  5. Tres beau texte Dan, comme toujours. Quelques fois nous nous emportons facilement, mais l’important est de « remettre les pendules a l’heure » et d’accepter que nous avons porter un jugement trop rapidement.

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Je te remercie beaucoup Hélène ! Ton mot «accepter», je l’utilise souvent comme point de départ quand je me pose des questions existentielles. 🙂 Repasse quand tu veux ma chère.

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  6. Merci pour ce texte toujours aussi bien écrit et exprimant les émotions vécues.

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Merci Solange ! Je suis content de vous voir ici. Ça me fait chaud au coeur de voir que vous êtes partie de Windsor Québec pour venir me lire « chez moi ». 😉 Salutations.

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  7. Super bien écris. J’ai eu la larme à l’œil en te lisant. Est-ce l’âge qui fait que je suis plus à fleur de peau ou si j’ai moins envie de les étouffer? J’aurais probablement réagis comme toi dans cette circonstance.
    Continu à nous émouvoir, j’aime beaucoup et je vais continuer à te suivre.
    Bravo Daniel

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Tu veux que je réponde à ta question ? Tu as toujours été un être sensible et ça fait partie des traits que j’ai toujours aimés chez toi, tu n’avais pas à le cacher ! Si tu t’es étouffé pour pas que les gens te jugent ou autre raison, ne le fais plus, haha… 🙂 Tant mieux si on peut s’émouvoir plus facilement que « dans l’temps ».

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      • Merci pour ta franchise, J’aime te lire. J’ai bien hâte de te voir pour te jaser ça. Amitié ton cousin

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  8. Bonjour Dan,,,en lisant ton texte je savais exactement les émotions que tu ressentais en l’écrivant…un enfant c’est tellement vite, heureusement cet homme a évité de la frapper et passer de la colère à la reconnaissance dans un même temps sa ébranle et on oublie jamais ca. J,ai vécu une expérience différente avec mon fils quant il avait 18 mois et j,ai jamais oublié car la peur qui nous paralyse à ce moment là demeure à jamais dans notre tête et dans notre cœur,,,,merci pour le beau récit, au plaisir de te lire .

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Salut Gabrielle ! Je dirai que tu es une des premières personnes qui laisse toujours un p’tit mot ou un p’tit j’aime sous mes textes, mes photos de Monsieur Vous ou autres sur Facebook. Tu es ici maintenant, j’appellerais ça de la « haute fidélité ». Merci de me suivre dans mes folies. Tu me raconteras ton expérience, quand et si tu veux. Si ça ne te fait trop revivre de malaises. Tu sais où me trouver. 🙂

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  9. J’adore,Merci de me donner une clé de ton journal personnel.J’aime lire des textes écrit avec des mots de chez nous.J’en veut encore.Je t’aime mon BEAU Dan :*

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Ann, belle amie ! Cette clé, tu l’as depuis qu’on se connaît et tu es toujours la bienvenue dans ma vie, que ce soit sur scène, une réunion d’amis ou ici… 🙂 À bientôt !

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