Relation amour-haine

RELATION AMOUR-HAINE

Mon père c’est le plus fort, chantait Lynda Lemay. Tous les p’tits culs qui se sont chicanés ont dit ça un jour ou l’autre, pour intimider l’autre. Mais moi, je sais que le mien l’était, pour vrai ! Que personne ne vienne me dire le contraire, parce que… j’appelle mon père, oh que oui !

Tout petit, j’avais la chance de le suivre un peu partout où il allait. Il était un des meilleurs joueurs de hockey de son époque, de son calibre. Les équipes se l’arrachaient. Dans les années 50-60, on le payait parfois pour jouer. Moi, à partir de 6-7 ans, j’étais la mascotte de l’équipe. Pas un genre de Youppi là, non. J’étais celui qui donnait la gomme aux joueurs avant, pendant et après les parties. Des quartiers d’orange à mon père, il aimait. J’ai appris à « taper » (enrubanner ce n’est pas assez boy…) les bâtons. Je traînais les bouteilles d’eau. J’ouvrais la porte du banc des joueurs… Et je dormais dans un tas de manteaux sur un banc, pendant que l’autobus les ramenait dans ma p’tite ville. J’étais un genre de Ben Junior.

Quand on revenait à la maison, c’était pour moi LE moment le plus important. Je descendais la grosse poche d’équipement de mon père au sous-sol. J’étais fort, mais je pense qu’elle frappait toutes les marches lors de la descente vers mon petit théâtre : la salle de fournaise. C’est là que je vidais le sac des pièces qui avaient servi à protéger mon héros pendant qu’il marquait des buts. Avant de bien les placer, méthodiquement, pour qu’elles sèchent, je pouvais passer une demi-heure à mettre ses jambières qui m’allaient des pieds jusqu’aux seins, j’imagine, mes souvenirs sont vagues. Ses gants énormes. Son gilet avec l’écusson des Red Wings de Détroit traînait par terre, c’est certain. Le numéro 9 et le signe du capitaine étaient brodés dessus. Gros chandails épais, pesants quand détrempés… À l’époque, les meilleurs portaient souvent le 9. Pensez à Bobby Hull, Maurice Richard, Gordie Howe, John Bucyk, moi c’est à mon père que je pense OK ? J’étais Ben Lapierre pour quelques minutes…

Quand il jouait au baseball, j’allais aussi le voir. Je ramassais les bâtons laissés par terre par les joueurs et je les rapportais en courant jusqu’au banc. Avant et après les parties, je me trouvais des canettes de liqueurs vides, les Crush à l’orange étant mes préférées, et je les écrasais sous mes pieds. Enfin, pour qu’elles restent prises sous mes pieds et que je puisse marcher dans la garnotte pour imiter le son des crampons de fer que les joueurs portaient. J’étais Ben Lapierre, fier de me prendre pour lui.

C’est sans compter toutes les fois où, au golf, j’étais caddie pour lui, lorsqu’il allait jouer avec ses amis Jean St-Laurent, Maurice Healy, Aimé Daniels, Monsieur Corriveau, André Rousseau… Je me souviens qu’il gagnait souvent ses gageures et qu’il me donnait un petit pourboire. Quand j’ai commencé à jouer, à 8 ans, j’étais Ben Lapierre.

Il y avait une pool-room à Windsor. Monsieur Boissonneault vendait toutes ses tables. Je me souviens que mon oncle Didier avait acheté une table de 8… J’étais là, un après-midi, quand mon père jouait au snooker contre François, fils, et ça gageait fort. J’écrivais les points au tableau, je devais avoir 10-11 ans. Je n’oserai pas avancer des chiffres, mais disons que c’était dans les centaines de dollars, lorsque François a dit à mon père : «Ben, celle-là, on la joue quitte ou double. Je gagne, on est quittes, tu gagnes, je te donne la table.» Deux-trois jours plus tard, la table s’installait dans le sous-sol chez nous. Une table de snooker, 12 x 6 de marque Brunswick, avec les poches en cordes (filets), des boules de snooker, des quilles pour jouer au skittle. Un rack à baguettes, des baguettes, du bleu en masse pour le bout des baguettes… Une tonne d’ardoise, des grosses pattes. Superbe table pas achetable de nos jours. Chez nous, on avait ça, grâce au talent de mon père. Puis-je vous dire qu’il s’en est joué du billard au 33 rue Frye Est ? Je vois encore le pouce gauche de mon père qui est recourbé par en haut, tellement les coups de baguette passaient par là…  Quand je jouais, qui j’étais ? Et oui : Ben Lapierre.

En vieillissant, je suis devenu musicien, comme mon père qui m’a montré quelques accords au piano et qui m’a laissé jouer sur une B3, LE son d’orgue de Deep Purple, Emerson Lake and Palmer, Yes… J’ai souvent regardé, écouté mon père jouer. J’ai appris à l’oreille… 

J’ai laissé tomber le sport pour partir faire la tournée des clubs du Québec, les Maritimes et l’Ontario. Je fumais du drôle de tabac et j’aimais prendre un p’tit coup c’est agréable… À 19 ans, la Domtar m’a appelé pour m’offrir une job. Beaucoup de gars de mon âge, de Windsor, travaillent encore là ou sont retraités ou sur le bord de l’être. Quand j’ai refusé, parce que je jouais de la musique, ça été je crois, le début de la fin de Ben Junior. Mon père était estomaqué de savoir que je refusais une job là où son père et lui ont passé leurs vies. Il m’a jugé, comme si j’étais un pouilleux, un dopé, un tout croche… Il n’avait pas tout à fait tort, du moins c’est comme ça que je me jugeais parfois.

Nous nous sommes revus, de moins en moins. Il n’est jamais venu me voir jouer de la musique. Je ne suis jamais retourné le voir jouer au hockey. Nous avons joué quelques matches de golf ensemble. On se voyait au temps des Fêtes, une fois ou deux l’été… Mon idole était devenue, pour moi, quelqu’un que je n’aimais plus autant. Peut-être avais-je des attentes qu’il ne pouvait combler ? J’ai commencé à l’analyser, à me regarder aller pour ne pas trop lui ressembler. Parce qu’il me paraissait être un peu, pas mal, Me Myself and I…

J’ai alors pensé qu’il aurait voulu que je fasse la même vie que lui, et non pas la mienne. Triste que je me dis…

Et je signe, Dan Lapierre.

Daniel-Nicolas Lapierre

Auteur: Daniel-Nicolas Lapierre

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2 Commentaires

  1. Encore un beau texte mon Dan. Merci tu`ma fait penser à l’être merveilleux qu’était mon père. Ils nous élever avec beaucoup d’amours. Continus mon ami.

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    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Ah ! Je suis content de t’avoir rappelé de beaux souvenirs mon ami. Oui, je continue. Merci d’être là ! 🙂

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