Une chasse à l’homme au CEPSUM*

Une chasse à l’homme au CEPSUM*

*CEPSUM (Centre d’Éducation Physique et Sportif de l’Université de Montréal)

Lorsque je faisais mes études universitaires pour devenir orthopédagogue, c’est à l’Université de Montréal, dans le pavillon Marie-Victorin que mes cours se donnaient. C’est l’édifice voisin du CEPSUM. Je finissais mes cours et je n’avais qu’à traverser la rue pour me retrouver sur les lieux de travail.

Mon titre ? Préposé à l’accueil. J’étais dans la petite boîte qui se retrouve à l’entrée des gens qui vont s’entraîner ; jouer au volleyball ; pratiquer les sports de raquettes (racquetball, ping-pong, squash, tennis ou badminton) ; les sports de combat (judo, karaté, kendo…) ; jouer au hockey, football, soccer, baseball ou faire des activités à la piscine, prendre un sauna, un bain tourbillon… Même un mur d’escalade est disponible…

J’ai travaillé à cet endroit pendant 5 ans. Je dois dire qu’après mes deux premières années en éducation préscolaire et enseignement au primaire, après mes deux stages surtout, il y a un poste qui s’est ouvert au CEPSUM et je l’ai pris à temps plein pendant deux ans. Puis, comme il fallait finir son bac en-dedans de 5 ans, j’ai décidé de faire une mineure en orthopédagogie, ce qui me permettrait d’enseigner au secondaire.

En plus de surveiller les entrées (vérifier si les cartes étaient valides) et sourire aux gens, leur souhaitant une bonne journée, on m’avait fait suivre des cours d’ambulancier St-Jean et j’étais celui qui accourait sur les lieux d’un accident sportif pour prodiguer les premiers soins. Je prenais les réservations téléphoniques et sur place. Disons que mes journées passaient très vite, étant super occupé, surtout pendant les heures de pointe (16 heures à 18 heures.)

Bon, tout ceci étant dit…

Il y avait, à une époque, plusieurs vols qui étaient commis dans les vestiaires des hommes. Presque à tous les jours, plusieurs messieurs venaient remplir des formulaires de plainte parce qu’ils s’étaient fait voler leurs portefeuilles surtout, parfois des objets de valeur comme des bijoux. Malgré des rondes de la part des agents de sécurité, le ou les voleurs s’en donnaient à cœur joie…

Cette journée-là, notre grand patron passa par l’accueil pour nous dire qu’il faudrait faire quelque chose. Je lui lançai comme ça : «voulez-vous que je le trouve votre voleur moi ?» Et il me répondit : «À la fin de ton «shift», fais une petite tournée Dan et trouve-nous le !»… On a souri, bien sûr.

Il était environ 16 heures 15 quand je sortis de l’accueil pour aller me promener. J’avais à peine fait une vingtaine de pas que je vis un gars sauter par-dessus le vide pour atterrir près de vingt pieds plus bas, sur ses deux pieds. Le cœur commença à me débattre de plus en plus vite. Il aurait pu se tuer, parce qu’en manquant son coup, il aurait pu tomber l’équivalent de 4 étages plus bas… Mais ce n’était pas son saut qui me faisait battre le cœur, c’était la certitude que j’allais le suivre à la trace, ça sentait le voleur. J’étais excité, une vraie «chasse à l’homme» venait de commencer.

Vraisemblablement, ce «client» n’était pas passé par les tourniquets et le fait qu’il regardait de tous bords tous côtés laissait présager qu’il ne voulait pas être repéré… Je me cachais derrière les murs et n’en sortais que lorsqu’il en avait franchi un autre. Lorsqu’il s’apprêta à entrer dans le vestiaire, je lui donnai quelques minutes pour être certain de le prendre la main dans le sac.

Je suis ensuite entré à toute vitesse, en regardant dans la première rangée de casiers et je le trouvai penché en train d’ouvrir un cadenas avec des pinces coupantes. Il se releva et me regarda en souriant. Il transpirait à grosses gouttes et n’était de toute évidence pas très à l’aise. Je lui demandai tout doucement s’il était membre du CEPSUM et de me montrer sa carte, me méfiant de ce qu’il pourrait bien faire. Il avait un sac à dos et en sortit une carte sur laquelle le visage ne correspondait pas du tout au sien. Je lui demandai poliment de me suivre à l’accueil, que je voulais simplement faire une vérification. Il est sorti du vestiaire avec moi. Aussitôt dans le corridor, je lui ai saisi le bras. Il me demandait pourquoi je faisais ça et je lui répondis que je n’avais pas confiance en lui et que je ne voulais pas qu’il se sauve. Il comprit que je n’entendais pas à rire lorsqu’il tenta de s’esquiver et que je le fis valser dans le mur.

Il avait eu le temps de ranger les pinces dans son sac à dos quand je lui avais demandé sa carte de membre. Il devait faire 5’8’’ et il était assez mince, mais il gigotait de temps en temps, avant de se ramasser au bout de mes bras accoté au mur… Un étudiant en éducation physique qui me connaissait bien me demanda : «Dan, as-tu besoin d’aide ?» Je lui demandai de nous accompagner jusqu’à l’accueil, le remerciant. C’était un des plus colosses de la place, bel adon. Le p’tit bonhomme avait fini de s’agiter. Mais il me demanda de lui donner une chance, de le laisser partir, qu’il ne reviendrait plus jamais, tout en transpirant de plus en plus. Je lui ai répondu qu’il n’aurait pas de chance avec moi…

Rendus à l’accueil, je remerciai à nouveau l’étudiant et je dis aux préposés d’appeler la police. On me répondit qu’il fallait passer par la sécurité de l’Université. Je le savais, mais je trouvais que ça ne faisait pas sérieux, on avait là un suspect qui méritait que ce soit la police qui s’en occupe.

Nous l'avons assis dans un coin d’où il ne pourrait pas se pousser. Il s’est essayé une fois et je l’ai envoyé valser contre un mur et je lui ai enlevé son sac à dos. Il fallait que j’attende l’arrivée de la sécurité avant qu’on puisse l’ouvrir. J’avais hâte de voir ce que contenait ce sac. J’étais sur l’adrénaline, surveillant mon suspect constamment. La sécurité est arrivée environ 10 minutes après que nous l’ayons demandée.

Un des agents vida le sac à dos sur une table. Les pinces tombèrent lourdement, mais ce qui me frappa le plus, c’est de voir deux seringues qui dégoulinaient un peu… J’avais affaire à un junkie ! Qui aurait pu me piquer me disais-je, et je commençai à me sentir mal un peu… Les deux agents lui ont demandé de vider ses poches et il refusait. J’ai pris le gars par les deux bras et je dis aux «sécuritaires» de lui vider les poches. Ils me dirent qu’ils n’avaient pas les droits. J’ai brassé le gars quelque peu l’enjoignant à vider ses poches. Les agents me disaient de ne pas agir de la sorte. Je leur répondis que j’en avais rien à faire des protocoles, qu’on avait affaire à un voleur, junkie en plus et que ça serait «Dan’s rules». Le voleur finit par vider ses poches. Il y avait des cartes de membres et de l’argent en tapons (les billets étaient facilement froissables en 1990). Le gars faisait pitié à voir, mais je n’en avais rien à faire. Je lui ai dit que ça faisait assez longtemps que les gens se faisaient voler, qu’il faisait dur et j’en passe… Les deux agents de sécurité mirent l’argent et ses affaires dans un sac de plastique et me donnèrent un formulaire d’événement à remplir le plus tôt possible, et ils quittèrent avec le suspect.

Le temps de sortir du coin, je me retournai et j’entendis des applaudissements. Devant l’accueil, plusieurs étudiants (es) en éducation physique et même des membres du CEPSUM avaient déjà été alertés par du bouche à oreille et c’est moi qu’ils applaudissaient. Comme si je venais de faire quelque chose d’héroïque. Disons que je venais de voir de près l’héroïne…

Le grand patron vint se joindre à mon patron et aux employés qui étaient venus pour me féliciter d’avoir attrapé le voleur des derniers jours… J’étais tout à coup devenu pâle un peu, l’adrénaline coulait doucement dans mes veines, maintenant que je n’étais plus sur le qui-vive.

C’était un mercredi soir. Mon boss me donna 2 jours de congé et me dit d’aller prendre un bon repas avec ma conjointe, de lui rapporter la facture, qu’il s’en occuperait. Il n’en revenait pas que quelques heures plus tôt, je lui avais dit que je lui trouverais son voleur. J’avais l’impression que tout ça, c’était comme du cinéma. On a fini par faire des blagues, on me dit que j’avais du flair et j’en passe…

Aujourd’hui, je vous ai raconté un fait vécu il y a 27 ans. Je me rappelle encore avoir pleuré en arrivant chez moi le soir, en racontant tout ça à ma conjointe. C’est fou ce que ça peut faire une montée d’adrénaline, suivi de sa chute… Ç’aurait pu être un cauchemar. À mon retour au travail, des étudiants en éducation physique m’avaient surnommé «Accueil Power» et j’avais beaucoup d’amis, haha…

Dans le feu de l’action, on n’est jamais assez prudent… que j’me dis aujourd’hui !

 

Daniel-Nicolas Lapierre

Auteur: Daniel-Nicolas Lapierre

L'ADN, je l'ai reçu, comme tout le monde a reçu le sien. Mon ADN, je le partage avec le monde, le mien. Ajoutez le vôtre !

Partager cet article sur

2 Commentaires

  1. WOW! Dan t’étais pas vraiment ce qu’on appelle un peureux.
    Aujourd’hui encore tu dois être assez fier de cet événement.
    Bien raconté, c’était comme un film dans ma tête et j’ai suivi et tout compris du premier coup.
    Bravo encore, tu écris tellement bien je suis jaloux.

    Laisser une réponse
    • Daniel-Nicolas Lapierre

      Haha… Tu n’as pas à être jaloux, je ne fais que raconter des souvenirs. C’est vrai que je n’étais pas peureux. 🙂 Salut Pépé Ronny.

      Laisser une réponse

Ecrire un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *