Vous voulez m’engager ?

Vous voulez m’engager ?

Je suis de ceux qui ont pensé : «le jour où on me dira que j’ai une job jusqu’à ma retraite, on me tuera». Parce que je ne voulais pas travailler au même endroit toute ma vie. Beaucoup de difficulté à croire que je pouvais m’engager pour des dizaines d’années pour un employeur, ou même avec une seule personne. Peur de l’engagement ou de la routine on dirait… Tellement que j’ai déménagé une vingtaine de fois en 35 ans !

Mon premier vrai emploi a été chez Brown Shoe. J’avais 16 ans, l’école ne me tentait plus et je voulais voler de mes propres ailes. Je peux vous dire que j’ai passé quelques semaines à faire des souliers. Une petite job à 2,10$ l’heure, avec quelques sous de bonus si je travaillais plus fort, prenant mes pauses en continuant de plier des morceaux de cuir qui allaient servir à faire marcher des gens… Le dernier jour, le boss était venu me faire voir des souliers qui n’allaient pas se vendre, parce qu’il y avait des mauvais plis dedans et que c’était de ma faute. Je lui avait dit que ses souliers il pouvait se les mettre où je pense : bonsoir merci !

Retour à l’école pour finir mon secondaire 5. Et une job d’été à la Domtar, la grosse usine qui fabrique le papier fin qui servira à faire des belles feuilles blanches pour les photocopies et autres… Le salaire était de 4 ou 5 fois supérieur à celui des souliers bruns. Et l’ambiance ? Quand les machines font les rouleaux de papier, on prépare nos bons de commande, estampille quelques rouleaux prêts à partir en voyage dans des conteneurs. Sinon, on a le temps de jaser avec les gars à la cantine ou dans la cabane climatisée. Quand la feuille «casse», c’est le branle-bas de combat où tout le monde court pour ramasser le papier qui s’accumule à un rythme fou, pendant que d’autres s’affairent à faire «passer une autre feuille» sur le rouleau… À la fin de l’été, je ne suis pas retourné aux études, préférant partir en tournée avec des musiciens.

Quelques années dans les bars, 4-5 soirs/semaine à faire danser les gens, à les faire boire surtout. À Sherbrooke, Sept-Îles, St-Georges-de-Beauce, Chicoutimi, Jonquière, Gaspé, Matane, Valleyfield… name it ! J’ai fait le tour du Québec bien des fois. 1 mois au même endroit, logé, parfois nourri. Sinon, les restaurants et quelques bidules dans la chambre au cas où le trip de bouffe arriverait avant que les épiceries n’ouvrent leurs portes. (Il n’y avait pas de dépanneur 24 heures dans ce temps-là, sinon dans les grandes villes et encore…) Et pour ceux qui connaissent, quand tu dégèles, on dirait que tu n’as plus rien dans le ventre…

Puis, après quelque années, écoeurantite aiguë de cette vie de «débauche» (boisson, dope…). Atterrissant dans un petit village sur le bord du fleuve, j’ai arrêté la ronde des bars pour me trouver un travail de pompiste, puis je suis devenu le commis aux pièces de ce garage qui entretenait sa flotte de camions. Je ne connaissais rien à la mécanique ! J’ai passé 18 mois au même endroit. Commis de pièces la semaine de 40 heures ET à servir de l’essence de minuit à midi du vendredi soir au dimanche matin (des semaines de 64 heures aux deux semaines). J’étais fait fort je crois. Mais si je voulais gagner ma vie pas pire, c’était ça, c’était comme ça chez Demers Express, à St-Pierre-les-Becquets.

Retour aux études, pendant… une session au Cegep de 3 Rivières. En lettres. Je voulais devenir journaliste plutôt que journalier. Mais les études ne me donnaient pas plus le goût de les poursuivre, je ne voulais quand même pas devenir avocat, haha… Musique, viens à mon secours, j’ai besoin de toi ! Pendant quelques mois encore…

De retour dans ma petite ville, je me trouve un emploi chez Purolator, à Sherbrooke. Livrant du courrier et des colis aux quatre coins de l’Estrie. Pendant 8 mois, 10 heures par jour. J’ai toujours aimé conduire, mais quand tu livres en ville et qu’on te klaxonne à tout bout de champ parce que tu ne peux te stationner où tu le veux, le temps de livrer la marchandise dans un commerce du centre-ville… Que les gens t’engueulent parce que tu livres avec une journée de retard et que ce n’est pas de ta faute… Je suis retourné faire un peu de musique, en étant sur le chômage : oh ! ne me jugez pas SVP. 🙂 

Puis, un autre job : dans une industrie de portes et fenêtres. Ma tâche ? «Rouler» des moustiquaires. Un gars coupait l’aluminium aux grandeurs d’une commande de quelques centaines d’empêcheurs de bibitte d’entrer dans les maisons. Moi, j’installais le moustiquaire dans son cadre et le scellait avec du caoutchouc à l’aide d’une genre de roulette à pizza. Et on passait à une autre grandeur, 9 heures par jour, sauf pour les pauses et le dîner. Abrutissant à la limite. Et attention, je ne traiterai JAMAIS quelqu’un d’abruti parce qu’il fait un travail que je n’ai pas aimé. Là aussi, je suis resté à peu près 8 mois, avant de… La musique, mon travail préféré malgré tout !

Puis vinrent des temps difficiles où les séquenceurs firent leur entrée en musique. Facile de programmer la basse, le drum et les claviers surtout, pour jouer à 2 ou même seul. Fin des années 80, fin des années où on pouvait jouer de la musique organique (avec de VRAIS musiciens). N’ayant pas le goût de jouer au clown à faire boire le monde, je me suis arrêté pour… retourner aux études, cette fois-ci à l’Université. Bon, on dira : «tu n’as même pas fait ton Cegep !», je dirai : «merci d’être rendu ici, tu as bien lu». Avec de bons tests en français (j’étais pas mal pas pire là-dedans), 2 ans sans être allé à l’école et un examen d’entrée, j’ai réussi à être accepté à l’Université de Montréal en enseignement.

Deux ans à étudier pour devenir prof au primaire. Travaillant en même temps au CEPSUM, centre sportif de L’U de M. À passer mes étés chez Domtar, à faire de très bons salaires pour un étudiant de 28 ans. Après deux ans à la grande école, écœuré et n’ayant pas le goût d’enseigner au primaire après 2 stages, j’obtiens un poste à temps plein au CEPSUM, pendant 2 ans… Puis j’apprends qu’en combinant mon majeur en éducation à un mineur en orthopédagogie, je peux enseigner au secondaire. Wouhou ! Me vlà rendu enseignant au secondaire, à 33 ans, pour le reste de mes jours… Et j’ai une petite fille qui vient de naître, la plus belle année de ma vie, comme plusieurs croient parce que Jésus serait mort à cet âge.

«Engagez-vous» que disaient les Romains ? Je dois avoir du sang de Gaulois qui coule dans mes veines alors…Je m’apprête à vous parler des 22 prochaines années de ma vie, à attendre la retraite… Vous reviendrez bien me lire ?

Photo de Stefania Rossi, photographiste.

Daniel-Nicolas Lapierre

Auteur: Daniel-Nicolas Lapierre

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2 Commentaires

  1. J’aime bien ce texte, il est transparent de vérité. Bravo , encore une fois, ta plume amuse, inspire. Elle fait aussi réfléchir.

    Au plaisir Dan

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